Mortalité infantile au Sahel : La malnutrition décime les bébés

Mortalité infantile au Sahel : La malnutrition décime les bébés

 10/08/2016

21:06

 

Dans la région du Sahel, une des principales causes de la mortalité infantile est la malnutrition. En 2015, des centaines de bébés sont décédés. Les raisons vont de l’insuffisance alimentaire, du manque de médicaments pour la prise en charge des malades aux tabous alimentaires. Situation d’un mal qui malmène des nourrissons et traumatise des mères.

 

 

Au petit matin du lundi 16 juin 2016, les rayons solaires illuminent le Centre médical urbain (CMU) de Dori (chef-lieu de la région du Sahel). Sa maternité grouille de femmes. Les unes sont venues pour des consultations prénatales et les autres portent sur le dos ou dans les bras leur bébé. Sous le hangar ouvert, faisant office de salle d’attente, les cris et les pleurs des nourrissons se mêlent aux discussions des mères et des futures mamans. Parmi elles, sur le béton transformé en banc, est assise Abiba Diallo. A 26 ans, elle porte dans ses bras, le dernier né de ses quatre enfants, après 13 ans de mariage.  Madame Diallo est venue faire consulter son fils, Ouzeifa Diallo. Le petit Diallo n’a pas bonne mine. Il a des cheveux un peu roux et lisses clairsemés sur sa tête, le corps maigre, les yeux écarquillés, le ventre ballonné et les os de ses cotes   visibles. Il est pâle.  Il souffre   de malnutrition sévère aiguë. Consulté pour la première fois, le 11 avril 2016, Ouzeifa Diallo pesait 5 kilogrammes pour 9 mois d’existence. Il ne peut pas se tenir sur ses deux jambes. Il ne fait même pas quatre pattes comme devrait le faire les nourrissons de son âge. Il est tout le temps dans les bras de sa maman ou couché sur une natte ou sur le pagne de sa génitrice. Selon  la sage-femme de ladite maternité, Alimata Soulga, à cet âge, Ouzeifa devait avoir au moins 9 kilogrammes. En dépit de l’état inquiétant de Ouzeifa, sa mère ne s’alarme pas. Elle nourrit le secret espoir, que grâce aux soins, la vie de son enfant sera sauvée. Une chance que Balkissa Diallo, la sœur jumelle de Ouzeifa n’a pas eue. « Ils étaient deux mais, l’autre est décédé. Mes bébés étaient très faibles. Au début, je pensais qu’ils sont malades, à cause de la dentition. C’est lorsque sa sœur jumelle est décédée que je me suis rendue à l’hôpital. C’est ainsi que j’ai appris que mon fils souffre de malnutrition », confie Abiba Diallo, le regard fixé sur son nourrisson. Après le CMU, situé à l’Est de la ville nous arpentons les ruelles sablonneuses qui longent presque toutes les concessions construites en banco pour nous diriger au centre de la capitale de la région du Sahel. Quelques minutes de route et nous voilà au Centre de récupération et d’éducation nutritionnelle en interne (CRENI) du Centre hospitalier régional (CHR) de Dori. En ce lieu, se trouve Abdou Zoré, un autre malnutri. Agé de 4 mois, son mal est plus grave que celui de Ouzeifa Diallo. Zoré ne pèse que 3 kilogrammes.  Il souffre de malnutrition sévère aiguë avec complication. Comment s’est-il retrouvé dans cet état ? Assise sur le pavé, le visage fermé, Abibou Sebgo, la mère du petit Zoré s’explique. Après son accouchement, ses seins refusent de sécréter du lait. Elle ressentait des douleurs intenses aux tétons. Durant deux mois, son fils est privé du liquide précieux, indispensable à sa survie. Une alternative est trouvée. En lieu et place du lait maternel, Abdou Zoré est nourri au lait d’animaux. « J’ai nourri mon fils durant tout ce temps avec du lait de chèvre. C’est pourquoi, il est tombé malade », affirme tristement Abibou  Sebgo, assistée de Yacouba Zoré, le père du nourrisson. 

 

 

La malnutrition sévit au Sahel

 

 

Après des heures d’échanges avec des responsables sanitaires de la zone, nous apprenons que ces deux cas ne sont que la partie visible de l’iceberg. La région du Sahel, affirme Adissa Koudougou, surveillante de l’unité de soins de la pédiatrie du CHR de Dori, détient la palme d’or de la malnutrition au Burkina Faso. « La malnutrition est une réalité dans notre région. Pendant les périodes creuses, nous avons en moyenne 60 hospitalisés par mois et en période de pique (de juillet à septembre. NDLR), nous pouvons souvent atteindre 200 par mois », précise l’attachée de santé. Et le chef de service de la lutte contre la maladie de la direction générale de la santé du Sahel,  Amed Sidwaya Ouédraogo d’insister : «Nous avons des districts sanitaires dont la prévalence frôle les 20%». Mais qu’est- ce qui explique l’ampleur du mal dans cette partie du « pays des Hommes intègres » ? Est-ce la conséquence directe de la pauvreté des populations comme le pense Abiba Diallo ? Pas forcément, rétorque  le Dr Amed Sidwaya Ouédraogo. Les causes sont plus profondes. Il y a d’abord, nous apprend M. Ouédraogo, les aspects comportementaux des populations, parmi lesquels vient en tête le refus de donner le premier lait aux enfants.  En outre, la persistance des tabous qui font que l’on ne donne pas assez d’aliments aux enfants surtout ceux de sexe féminin. Sans omettre le manque d’espacement des naissances. « Il y a aussi l’insécurité alimentaire dans la zone. Ce qui fait que la population ne dispose pas de la nourriture conséquente. A cela s’ajoutent les maladies et le peu de fréquentation des structures sanitaires et le faible accès aux soins », affirme Amed Sidwaya Ouédraogo. 

 

 

Sous- alimentés, des bébés sont enterrés

 

 

Dans le Sahel burkinabè, de l’avis de Adissa Koudougou, la malnutrition sème la désolation dans les familles. En effet, en 2015 de Dori à Djibo en passant par Gorom-Gorom et Sebba, 318 bébés souffrant de malnutrition aiguë sévère interne et 33 autres en ambulatoire ont perdu la vie. Qu’est- ce qui explique ce nombre élevé de décès? De l’avis du Dr Placide Tindano de la pédiatrie du CHR de Dori, les patients arrivent dans un état de complication. Cela nécessite une surveillance rapprochée des malades. Pourtant le CHR ne dispose pas d’ assez d’infirmiers et même limités pour assurer leur surveillance, surtout en période de pique. « Les enfants meurent souvent parce que nous n’arrivons pas à traiter certaines complications, avec les limites que nous avons. Pour les évacuations, l’obtention des papiers traine  à tel point que l’enfant meurt. C’est ce qui explique le fort taux de décès », s’indigne le pédiatre. 

La désolation est grande chez Alimata Soulga, sage-femme  du CMU de Dori et mère, lorsqu’un nourrisson malnutri meurt faute de médicaments. « Quand on suit un bébé parce qu’il est souffrant, l’objectif visé c’est la guérison. Si au bout du compte, il meurt à cause du manque des médicaments, c’est que l’objectif n’est pas atteint », s’attriste Alimata Soulga. Pourtant les ruptures d’intrants ne manquent pas dans les centres sanitaires, nous confie le responsable de la maternité du CMU de Dori, Rasmané Kiendrébéogo.  « En début d’année 2016, notamment en janvier et février, nous avons eu une longue période de rupture de Plumpy nup et de Plumpy sap. Cela a fortement joué sur la fréquentation de ce service. Lorsqu’il y a une rupture, nous ne pouvons que donner des conseils nutritionnels seulement aux mères.  Quand elles viennent et ne reçoivent pas les intrants, beaucoup ne reviennent plus. Des enfants sont morts à cause de cette situation », avance-t-il. Vu l’ampleur du mal, tous les parents des malades et le personnel de santé de la région du Sahel souhaitent que la politique de gratuité des soins de la femme enceinte et de l’enfant de moins de cinq ans, lancée le 2 mars 2016 par le gouvernement burkinabè, ne soit pas un feu de paille.

 

 

Steven Ozias KIEMTORE

kizozias@yahoo.fr

 

 

 

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